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Opération « Mos Maiorum » : les chiffons rouges sont de sortie !

Vous avez dit, "Mos Maiorum" ? À cette simple évocation, on pourrait penser à un péplum d'une super production américaine, avec acteurs bodybuildés qui se donnent la réplique et des coups dans un décor sorti tout droit de la Rome antique. La réalité est malheureusement bien moins glamour ! "Mos Maiorum", c'est l'appellation donnée à une opération de police conjointe des États membres, organisée du 13 au 26 octobre, sous l'égide de la Présidence italienne du Conseil de l'Union européenne. L'existence de cette opération a été révélée par l'ONG Statewatch. D'après le document du Conseil, cette opération a pour objectif principal d'"affaiblir les capacités des groupes criminels organisés à faciliter l'immigration illégale vers l'UE" et "se concentrera sur les passages illégaux de frontières". La seconde finalité de cette opération consiste à "recueillir des informations [...] sur les principales routes suivie par les migrants pour entrer dans l'espace commun et les modes opératoires utilisés par les réseaux criminels, en ciblant plus particulièrement les mouvements secondaires". L'opération associe tous les États membres qui le souhaitent, plus les États qui font partie de l'espace Schengen. Une fois l'opération révélée, le buzz a été immédiat. Aux lendemains du triste anniversaire de la tragédie de Lampedusa, il y a été vu le déploiement de l'"Europe-forteresse" et l'organisation d'une vaste "chasse aux migrants". Un peu partout, des alertes ont été lancées et placardées en plusieurs langues, avec le message suivant : "S'il vous plaît, prévenez toute personne sans papiers. Aux gares, aux aéroports, sur les autoroutes  et aux frontières intra-européennes, il faut s'attendre à des contrôles beaucoup plus fréquents". Branle-bas de combat également au Parlement européen qui a convié, mercredi soir, à Strasbourg la Présidence italienne à faire toute la lumière sur cette opération aux contours pour le moins flous et à la dénomination des plus douteuses. En amont du débat, pour comprendre le processus à l'œuvre, j'avais pour ma part transmis une demande d'informations au ministère de l'intérieur, à la commissaire Cecilia Malmström, ainsi qu'à la Présidence italienne. À écouter la Présidence italienne, à lire les différentes réponses reçues, on semble jouer la carte de l'apaisement et de la normalisation. Il ne s'agirait pas d'un renforcement des contrôles migratoires, mais d'une simple opération conjointe qui a lieu, tous les six mois, sous l'égide du pays aux manettes de la Présidence du Conseil. "Mos Maiorum" a ainsi succédé à toute une série d'opérations dont le nom est encore inspiré de la mythologie gréco-romaine  : "Hermes", "Balder", "Mitras", "Demeter", "Aphrodite" ou bien encore "Perkunas" ! Ces opérations s'inscriraient dans de le cadre de l'activité normale des services de gardes-frontières des États membres, mais permettrait, via la Présidence en cours de l'UE, d'alimenter Frontex en données statistiques. Les services nationaux responsables renseigneraient des fiches standardisées dans lesquelles seraient recensées -sans aucune donnée personnelle, nous assure-t-on- les étrangers en situation irrégulière qui ont franchi les frontières extérieures de l'UE/Schengen puis qui seraient en mouvement intra-UE/Schengen. En bref, il s'agirait d'une sorte de "business as usual", mais avec un échange d'informations renforcé entre États membres à des fins d'analyse et d'amélioration des pratiques. Le suivi de ces opérations serait ensuite consigné dans les rapports semestriels de la Commission sur le fonctionnement de l'espace Schengen. D'autres précisions seront très certainement nécessaires, mais face à l'incompréhension suscitée par cette opération, une chose est claire : les réactions qu'a suscitées sa soudaine visibilité sont symptomatiques du débat actuel sur les migrations. Alors que certains y ont vu le bras armé de l'"Europe forteresse", d'autres, au contraire, une réponse à l'"Europe passoire". Dans le cadre d'une approche globale en matière migratoire, il est impossible de se satisfaire des seuls instruments ou opérations sécuritaires. Il est urgent que l'UE et ses États membres envoient d'autres signaux, incluant entre autres : des voies légales de migration, qu'elles soient existantes ou à promouvoir ; un partenariat renouvelé avec les pays tiers sur la base d'une interaction mutuellement profitable ; l'accès effectif aux procédures d'asile et le développement d'alternatives pour les personnes en quête de protection internationale. Ces questions méritent mieux que l'hystérie des uns et l'instrumentalisation des autres. Et les tentatives ne manquent pas malheureusement : j'en veux pour preuve le dernier discours de Nicolas Sarkozy à Nice qui, comme une vieille rengaine, s'en est à nouveau pris à Schengen. Là où il faudrait dépassionner le débat, ce sont les chiffons rouges qui sont agités.

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