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Denis Mukwege, Prix Sakharov 2014 : en finir avec les violences sexuelles

Allons-nous rester encore longtemps silencieux face aux violences sexuelles comme armes de guerre dans plusieurs parties du monde ? C'est pour dire "non" au fait que le corps des femmes soit encore aujourd'hui un champ de bataille que le Parlement européen a décerné, ce mercredi 26 novembre, le Prix Sakharov pour la liberté de pensée, au personnage exceptionnel qu'est le Docteur Denis Mukwege. J'ai été très honorée de rencontrer ce gynécologue qui s'est déjà consacré à reconstruire physiquement et moralement plus de 40 000 femmes détruites par la violence sexuelle dans son hôpital de Panzi, près de Bukavu dans le sud Kivu, en République démocratique du Congo. En effet, là-bas, le viol a été -et est encore- utilisé comme une arme contre des femmes adultes mais aussi des fillettes et des femmes âgées. Derrière ces atrocités, une triste réalité existe : la lutte pour l’accès aux terres et aux ressources naturelles ; en particulier le coltan, minerai indispensable à la fabrication des tablettes et smartphones ! Ce médecin formidable, menacé physiquement à plusieurs reprises, continue pourtant son plaidoyer engagé pour dire haut et fort la vérité dans un pays dont la société est traumatisée par toutes les crimes dont elle a souffert. Pendant des siècles, la violence sexuelle en période de conflit a été tacitement acceptée et jugée comme inévitable. Les chiffres laissent sans voix : au Rwanda, en 1994, entre 100 000 et 250 000 femmes ont été violées durant les trois mois du génocide, plus de 60 000 durant la guerre civile en Sierra Leone (1991-2002), plus de 40 000 au Libéria (1989-2003), jusqu'à 60 000 dans l’ex-Yougoslavie (1992-1995) et 200 000 au moins en République démocratique du Congo depuis 1998 ! Désormais, de nombreux rapports dénoncent l'usage des violences sexuelles comme arme de guerre dans de nombreux pays en conflit. Le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie est la première instance judiciaire qui a clairement pris en compte les sévices sexuels infligés en temps de guerre, dans le cadre des procès des guerres de Bosnie et du Rwanda. Mais c'est au niveau national que les choses doivent bouger, car quand bien même des lois sont adoptées, leur mise en pratique fait souvent défaut. On le voit bien en RDC sous la pression d'associations humanitaires locales et internationales, une loi sur la répression des violences sexuelles a été adoptée en 2006, mais elle n'a pour autant pas permis d'empêcher leur poursuite. Début mai 2014, la justice congolaise a d'ailleurs acquitté la quasi-totalité des soldats accusés des viols massifs commis en novembre 2012 à Minova, dans l'Est du pays. La cour militaire n'a prononcé que deux condamnations pour viol et n'a pas suivi les recommandations de l'accusation qui avait requis des peines de prison à perpétuité pour la majorité des accusés. C'est donc bien à ce niveau-là que des progrès doivent intervenir, afin que ces crimes ne soient plus frappés d'impunité. Au lendemain de la journée internationale contre les violences faites aux femmes, ce Prix est donc un symbole fort de notre refus que les femmes, sans armes, se voient plus encore menacées que des soldats. C'est un signal politique fort qui est lancé à la communauté internationale, pour que des mesures fortes soient enfin prises pour éviter de telles atrocités qui sont le signe d'un recul terrible de notre humanité.

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